Toutes ces photos que je n’ai pas prises

La photo, en ce qui me concerne, est un grand paradoxe, dans lequel je cultive joie et frustration. La joie lorsque je fais un progrès perceptible, la frustration lorsque mes attentes sont déçues. Et soyons francs : elles le sont sinon souvent, du moins régulièrement. L’essentiel de cette déception provient de toutes ces photos que je n’ai pas pu prendre et ce, pour différents motifs :

Le manque de temps

Mon équipement actuel ne me permet pas de me balader du soir au matin, avec un appareil. Forcément, mes yeux voient des photos qui n’existeront que dans ma tête, avec en arrière-plan cette petite ironie amère qui susurre « encore une que tu n’auras pas »… Donc, durant mes trajets en car, je loupe régulièrement des éperviers, un magnifique héron gris qui se pavane dans les circonvolutions scintillantes d’un petit cours d’eau, des paysages dont les brumes sont illuminées par les rayons d’un soleil orangé, mais également la cheville délicate d’une toute jeune femme, sur laquelle se pose la main tout aussi délicate de sa propriétaire, le tout avec une basket grise gansée de parme, parme qui s’accorde parfaitement à la couleur des ongles joliment manucurés (comprendre : pas des ongles de sorcière de 10 cm de long). Et je pourrais en écrire encore des lignes et des lignes.

Le remède ? Avoir un appareil photo plus petit… un compact expert, par exemple ? Le frein : financier… Le remède ? Euh… 🙂

Le mauvais timing

Le mauvais timing, c’est lorsque vous avez de quoi prendre la photo, mais où l’instant est tellement fugace, que l’image vous passe sous le nez. Le dernier exemple remonte à avant hier, lors de mon trajet pour aller au travail. J’attendais mon bus, face au tramway et j’en avais pour 30 minutes : autant dire que je ne tenais pas en place. Armée de mon tout nouveau smartphone, j’ai voulu tester sa fonction appareil photo donc je me suis éloignée, j’ai fait le tour de quelques pâtés de maisons. Lorsque je suis revenue, une femme lisait à l’arrêt du tramway. Elle portait un chapeau type borsalino rouge et elle était vêtue de noir. Sa tête inclinée ne permettait pas de voir son visage. Posée avec élégance sur un dédale de lignes parfaites (les rails, les trottoirs, le grillage), son livre à la main, elle m’a tout de suite inspirée une note sur une portée musicale. Je me suis donc empressée de sortir mon smartphone pour immortaliser cet instant… et le tram est arrivé. Elle est montée dedans. End of story…

Le remède ? Y’en a pas !

L’élément perturbateur

Vous avez repéré le sujet, vous avez fait tous les réglages et là… arrive l’élément perturbateur (plus communément appelé « Saboteur ») ! Quelques exemples : en macro, à quatre pattes dans le jardin, je cadre, je mets au point. Le papillon est coopératif, tout s’annonce pour le mieux et surgit de je ne sais où, le matou de la maison. End of the papillon (et de ma photo aussi, accessoirement).

Autre exemple : contexte de mariage, scène touchante entre deux personnes. Je ne cherche pas forcément le portrait, la précision, juste à capturer ce moment universel de connivence. Mais ma fille (dite « La Pestouille ») est là, jalouse de mon appareil photo et saute devant l’objectif juste au moment où je déclenche. Résultat : je rouspète sur la petite peste, mini-dispute avec ma moitié (pas grave), mais surtout… photo foirée à jamais.

Dernier exemple : chasse photo dans la campagne. Arrive un mignon chardonneret. Je n’en vois pas si souvent. Je me fais discrète, j’ai le 55-300 déjà monté sur l’appareil (ouff la chance !), j’ajuste je cadre… et arrivent deux papys en goguette dans la campagne. « Oh, vous faites des photos ? ». Bah euh… vu l’engin que je tiens dans mes mains, l’objo de 25 cm de long, je ne vois pas ce que je peux faire d’autre… Je grimace un sourire pénible (il me fait mal aux zygomatiques, tant je fais un effort pour rester zen), tout en lorgnant du côté (vide) où se trouvait l’oiseau. « Oui, enfin j’essaye… »(notez la sémantique aigrelette qui anime ces mots)… Et les voilà qui s’installent, avec l’envie de discuter. Vous me direz que j’aurais pu leur demander l’autorisation de tirer leur portrait, histoire de repartir avec une prise de guerre. Mais je l’avoue, le portrait ne me tente pas. Dans ma pratique de la photo, j’essaye de (re)trouver tout ce que je ne côtoie pas véritablement au quotidien : une sorte de jardin d’Eden. Avec des plantes et des animaux. Ou des instants, des interactions entre personnes, sans visages… Pour qu’on n’y reconnaisse personne ou que tout le monde puisse s’y reconnaître.

Le remède… Se détendre, pratiquer la respiration zen et avoir un peu plus de bienveillance à l’égard de ceux qui se mettent entre moi et MA photo… Mais ce n’est pas gagné !

Pour conclure…

Je relis cet article et je l’avoue, je souris. J’y vois mon caractère soupe-au-lait et passablement misanthrope dans toute sa splendeur. Je me dis qu’il ne doit pas être facile à gérer pour mon entourage. Le pire, c’est que je fais vraiment des efforts pour tolérer ces intrusions dans mon univers et survivre à toutes ces photos que je n’ai pas prises et à toutes celles que je ne prendrai pas ! En attendant, je vous laisse avec celles de ma pestouille, du saboteur sournois, d’un paysage de Plouguerneau et de mon trajet en car, photos que vous pouvez agrandir en cliquant dessus (je radote, je radote…)

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